Publié le 12/09/2020 à 07:00 / David Bessenay

VENDANGES /

Yannick Pras, jeunesse conquérante
Dans le Roannais, les troupes étaient à pied d'œuvre cette semaine. Parmi celles-ci, une toute nouvelle, guidée par Yannick Pras, trentenaire et néovigneron à Saint-Haon-le-Châtel. Symbole d'une jeunesse roannaise attachée à ses racines.

Yannick Pras, jeunesse conquérante

Yannick Pras est revenu au pays au volant de son Lamborghini - en l'occurrence un modèle 613 DTV de plus de 30 ans d'âge - mais pas en terrain conquis, le jeune homme a trop la tête sur les épaules pour crier victoire ou minimiser le défi à relever. Ce retour aux sources, c'est d'abord le choix du cœur pour le jeune homme de 31 ans, originaire de Saint-Haon-le-Chatel. « Mon père avait planté une vigne aux Ardaillons il y a quelques années, c'est le point de départ du domaine. »

La constitution d'un domaine

Titulaire d'un BTS, d'une licence sciences de la vigne puis d'un DNO (Diplôme national d'œnologie), Yannick Pras a fourbi ses premières armes dans le Beaujolais au château de la Grand' Grange au Perréon en tant que responsable du domaine : « vigne, vin, commerce je m'occupais de tout à part de l'administratif, de la comptabilité », raconte-t-il. « Cette expérience était indispensable pour me rassurer. » Le retour au pays a été un peu précipité. « J'ai toujours eu l'idée de m'installer mais c'est arrivé plus vite que prévu car j'ai eu une opportunité de reprendre une parcelle l'an passé. J'ai fini les vendanges en 2019 en Beaujolais et j'ai débarqué ici. »


Mais c'est l'année 2020 qui marque réellement le début de la grande aventure. Le jeune vigneron conduit désormais 4 ha, en cours de conversion bio, dans son domaine des Ardaillons. L'exploitation est composée actuellement de 3 ha de gamay, 6 000 m2 de chardonnay et 4 000 m2 de viognier, ces deux derniers cépages en vin de pays d'Urfé. Samedi matin, 5 septembre, au hameau du Caqueret, baigné par le soleil, l'ambiance aussi était au beau fixe : ça bosse, ça rit, ça trinque à la pause casse-croûte. Yannick a démarré la récolte avec une équipe de copains, en attendant la "vraie" troupe en semaine, « que des jeunes de 16 à 20 ans recrutés en local » grâce au bouche-à-oreille et à Facebook. Il propose à ses saisonniers un rythme inédit : du travail de 7h30 à 14 heures environ avec une pause-café à 9 heures et un casse-croûte copieux à 11 heures mais pas de repas.

Une première année satisfaisante

Samedi, la troupe se trouvait dans une parcelle pas tout à fait comme les autres : une vigne-relais de 1,6 ha, plantée de chardonnay, propriété de Roannais Agglomération, dont l'objectif est justement de mettre le pied à l'étrier à des jeunes vignerons en cours d'installation. « J'ai signé un bail de location de 3 ans, ça laisse le temps de planter par ailleurs », explique Yannick. A la vigne, au-delà du label bio qu'il obtiendra officiellement en 2023, le maître-mot, c'est la cohérence, « en effectuant un maximum de tâches à la main pour ne pas cramer du gasoil par exemple ». Le jeune vigneron ne passera pas en biodynamie « mais ça ne m'empêche pas de faire des purins et tisanes de plantes », ni en vin nature « mais je travaille en levures indigènes et je sulfite au minimum », explique-t-il plus pragmatique que dogmatique.


Yannick Pras va conclure sa première année, intense, heureux dans ses bottes « mais il ne faut pas compter ses heures de boulot, je suis au minimum à 60 heures/semaine ». Et s'il devait signaler un point négatif, ce serait sans hésiter « les lourdeurs administratives ». Il continue d'apprendre dans les domaines où il était moins bien armé « Pour l'instant je fais ma compta tout seul car je veux comprendre. Ensuite, je la délèguerai. » Et il faut compter juste car le jeune homme, qui a bénéficié de la DJA, a investi entre 200 000 et 250 000 euros (pressoir, égrappoir, tapis, outils de travail du sol, etc.).


La récolte de ce millésime 2020 est très satisfaisante malgré quelques phénomènes de grillure, conséquence du manque d'eau ; ainsi que quelques grappes rosées, victimes d'un blocage de la maturation à cause toujours de la sécheresse. Dans les deux cas, il faut trier. La maturité obtenue est bonne : 12,5° pour les blancs et de 12,5° à 13,5° pour les rouges, « et je fais attention à ce que l'acidité ne soit pas trop basse ». En volumes, il pense récolter une moyenne de 40 hl/ha en blanc et une trentaine en gamay. « C'est peu mais j'avais prévu ça, on sait que le passage en bio a tendance à secouer un peu la vigne ».

Et maintenant, commercialiser...

Les prochains défis seront ceux de la vinification et de la commercialisation. Sa gamme de cuvées et de prix est prête, entre 7 euros pour le rosé et le rouge d'entrée de gamme sur le fruit, et près de 15 euros pour ses cuvées parcellaires (une sera vinifiée en amphore et une autre en barrique). Les blancs seront entre ces deux extrêmes. « Je voulais fixer des prix qui, sans être exorbitants, me permettent de vivre ».


Le millésime 2019 n'avait été qu'un galop d'essai sur une surface réduite et avec une récolte pénalisée par la sécheresse, le gel et au final la production de quelques 3 500 bouteilles. En 2020, il en espère environ 12 000. Une fois atteint son rythme de croisière, d'ici 3 ou 4 ans, il vise la production de 14 000 à 15 000 cols. « Je ne suis pas encore rentré dans le dur au niveau de la vente », confie-t-il, impatient d'en découdre avec les consommateurs. « Pour l'instant, je ne vends quasiment qu'aux particuliers. Je veux être présent localement, aller démarcher les CHR dans le Roannais avant d'aller voir plus loin.Je participerai à quelques salons professionnels bien choisis, des événements porteurs qui mettent en avant les jeunes installés, notamment les salons réservés aux vins bios, je veux surfer sur la dynamique de l'association la Loire volcanique », prévoit-il.


Bien formé, à la fois ambitieux et humble, Yannick Pras est heureux dans son nouvel habit. « Ici les vignes sont au milieu des vaches et des arbres. Avant, ce modèle était moqué, aujourd'hui, il est plébiscité. Avec 230 ha le Roannais est un petit vignoble où tout le monde se connait, tout le monde vend son vin, où l'on est bien encadré par la chambre d'agriculture. » Et qui sait si demain le domaine des Ardaillons ne pourrait pas prendre une autre ampleur, son jeune frère, Thibault, fraichement diplômé de Changins, s'apprête à aller vinifier aux antipodes. « J'aimerais bien qu'il revienne sur le domaine pour s'installer avec moi dans quelques années... » avoue Yannick.

David Bessenay