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International

Le Brésil chahuté par la géopolitique

Premier exportateur net mondial de denrées agricoles, le Brésil aborde une nouvelle ère d'incertitudes géopolitiques. Confronté à une forte dépendance aux engrais importés et aux tensions commerciales, l'agrobusiness brésilien est contraint d’adapter sa stratégie pour tenter de préserver son leadership mondial. L’élection présidentielle du 25 octobre va-t-elle rebattre les cartes au plan national et international ?

Par Christophe Soulard
Le Brésil chahuté par la géopolitique
En cas d'élection de Flávio Bolsonaro, le pays s’engagerait vers une politique résolument axée sur l'expansion de la production et la dérégulation, à l’image de celle de Javier Bolsonaro. À l'échelle internationale, cela pourrait relancer les frictions avec l’Union européenne, qui pourrait activer des clauses de sauvegarde ou des barrières non tarifaires. ©AdobeStock

Au cours des deux dernières décennies, la mondialisation et l'essor de la demande asiatique ont propulsé le Brésil au premier rang des exportateurs nets mondiaux de produits agricoles et alimentaires. Alors que les exportations nettes de l'Union européenne ont stagné et que les États-Unis sont devenus importateurs nets, le Brésil s'est imposé comme le fournisseur majeur de soja, de viandes (bovine, volaille, porc), de sucre, de café, de jus d'orange et de cellulose.


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La géographie de ces flux commerciaux s'est profondément modifiée : la part de la Chine est passée de 7 % à 33 % de la valeur totale entre 2003-2005 et 2023-2025, tandis que celle de l'UE s'est repliée de 32 % à 14 %. Aujourd'hui, la Chine (33 %), l'UE (14 %) et les États-Unis (6,7 %) concentrent 54 % des agro-exportations brésiliennes, suivis du Moyen-Orient (7,6 %) et de l'Afrique (7,0 %).

Vulnérabilité critique

Cette croissance remarquable masque toutefois une vulnérabilité critique : le pays importe 80 % de ses engrais et pesticides. La Russie fournit 28 % des engrais, devant la Chine (21 %), le Canada (11 %) et le Maroc (8 %). Pour les phytosanitaires, la Chine fournit 43 % des besoins, devant l'Inde (15 %) et les États-Unis (11 %).

Le retard dans le raffinage oblige aussi à importer 25 % à 30 % du gazole. Les tensions au Moyen-Orient impactent également sa production d’engrais.


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Les frictions commerciales s'intensifient : après des tarifs américains portés à 50 % mi-2025 puis contestés en justice début 2026, la Chine renforce son autosuffisance avec son 15e plan quinquennal en mars 2026. Son quota d'importation de viande bovine fixé à 1,1 million de tonnes en 2026, contre 1,7 million importé en 2025 (soit 48 % des ventes bovines brésiliennes), contraint le Brésil à réorienter 17 % de ses exportations de viande bovine.

Diversifier les marchés

Dans ce contexte instable, l'agrobusiness brésilien multiplie les initiatives pour rester compétitif et joue sur quelques « leviers de résilience ». Le pays peut compter sur sa position de fournisseur mondial à la fois inévitable et indispensable. Ce qui lui confère un réel pouvoir de négociation. Ainsi, lorsque Washington a imposé de lourdes surtaxes en 2025, Brasilia a su trouver des exemptions (qui ont été rapidement accordées) pour le café, le jus d'orange, la viande et la cellulose brésiliens, dont le marché américain ne peut se passer.

Un autre levier repose sur la diversification des débouchés et des produits. Si la Chine demeure un partenaire central, le Brésil anticipe les évolutions démographiques de l'ONU, qui prévoient un repli des populations en Chine et dans l'UE au profit de l'Afrique, du Moyen-Orient et de l'Asie du Sud-Est. L'accès à ces marchés s'appuie sur des accords commerciaux majeurs, comme l'application provisoire de l'accord UE-Mercosur en mai 2026 ou les traités Mercosur-EFTA (Association européenne de libre-échange constituée de l’Islande, du Liechtenstein, de la Norvège et de la Suisse) et Mercosur-Singapour.

Parallèlement, le secteur diversifie son offre à l'exportation, à l'image des drèches de distillerie de maïs désormais vendues dans 21 pays. En investissant dans le raffinage et la production d'engrais nationaux tout en renforçant le dialogue stratégique avec ses clients, le Brésil entend consolider sa souveraineté face aux atermoiements géopolitiques mondiaux.

Pays du Brics

Cependant, l’élection présidentielle qui a vu Flavio Bolsonaro, fils de l’ancien président de la République, virer en tête (47 %) face au président sortant Lula (45 %) pourrait rebattre les cartes. En effet, une victoire de Luiz Inácio Lula da Silva consoliderait la stratégie du « Brésil puissance verte ». Sur le plan local, l'accent resterait mis sur un encadrement strict de la frontière agricole, notamment en Amazonie et dans le Cerrado, afin d'éradiquer la déforestation illégale.


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Pour les agriculteurs brésiliens, cela se traduirait par un soutien de l'État fortement conditionné à des critères écoresponsables. Le programme public de crédit rural, le Plano Safra, continuerait de bonifier les taux d'intérêt pour les producteurs adoptant des pratiques de transition bas-carbone.

Sur le marché mondial, ce positionnement rassurerait les acheteurs occidentaux. Il lèverait les principaux blocages politiques à la ratification définitive de l’accord commercial entre le Mercosur et l’Union européenne, ouvrant de nouveaux débouchés à la viande et au soja brésiliens sous haute traçabilité.

Enfin, Brasilia renforcerait son rôle de leader du Sud global au sein des Bics (pays :  Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), sécurisant ses approvisionnements stratégiques en engrais auprès de partenaires clés.

Frictions avec l’UE

En cas d'élection de Flávio Bolsonaro, le pays s’engagerait vers une politique résolument axée sur l'expansion de la production et la dérégulation, à l’image de celle de Javier Bolsonaro. Au niveau national, ce pouvoir accélérerait la simplification des licences environnementales, l'assouplissement du Code forestier et la régularisation de terres contestées, au grand bénéfice des grands propriétaires et du puissant lobby de l’agro-négoce. Le gouvernement privilégierait des mécanismes de financement privés et une augmentation massive des subventions aux assurances récoltes pour soutenir les producteurs face aux crises climatiques.

À l'échelle internationale, cette réorientation relancerait les frictions avec l’Union européenne, qui pourrait activer des clauses de sauvegarde ou des barrières non tarifaires face aux risques de déforestation, si tant est que Bruxelles ait le courage de le faire. Le Brésil compenserait ce refroidissement occidental par une agressivité commerciale accrue vers l'Asie et le Moyen-Orient, consolidant son statut de premier fournisseur agricole mondial de la Chine.