Pouilly-sous-Charlieu 
Travailler en famille, « c’est plutôt une opportunité »

En 2015, Élodie a rejoint ses deux frères, Guillaume et Thomas, à la tête de la ferme de la Roharie à Pouilly-sous-Charlieu. Invités à échanger sur le travail en famille, ils ont accepté de raconter leur expérience personnelle et d’en tirer des enseignements. 

Travailler en famille, « c’est plutôt une opportunité »
Thomas, Elodie et Guillaume dans leur fromagerie.

Depuis huit ans, Guillaume et Thomas Raveaud ainsi que leur sœur, Elodie Deverchère, dirigent ensemble la Ferme de la Roharie à Pouilly-sous-Charlieu. Troisième génération à exploiter ce site, rien ne les prédestinait pourtant à une aventure entrepreneuriale commune. Si les hasards de la vie les ont réunis, l’aînée de la fratrie et Thomas, le benjamin, se sont longtemps imaginé d’autres destins professionnels.

Quel que soit le secteur concerné, œuvrer avec ses frères et sœurs, son conjoint ou ses enfants n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Il y a évidemment beaucoup d’exemples heureux, mais aussi des cas plus compliqués dont les parties prenantes finissent par emprunter des routes différentes (lire l’encadré). Alors, travailler en famille, opportunité et/ou difficulté ? Après un échange à bâtons rompus pendant une heure, Guillaume conclura que, dans leur cas, « c’est plutôt une opportunité ». Ce que ses deux associés confirmeront.

Retour en arrière. En ce mardi relativement doux de début décembre, tous trois ont accepté de dérouler leur parcours et s’attablent donc dans la fromagerie construite par leurs parents dans la foulée d’un triste événement – l’abattage de tout le troupeau bovin, frappé par la brucellose au début des années 1990. L’histoire démarre encore avant puisque leurs grands-parents paternels s’affairaient déjà sur ces lieux qui se sont étoffés depuis : la ferme de la Roharie s’étend aujourd’hui sur 200 hectares, dont 15 de blé autoconsommé et autant de maïs. On y croise une centaine de vaches allaitantes charolaises et une quarantaine de prim’holstein dont le lait remplit une double utilité : sur les 190 000 litres produits annuellement, un gros tiers est transformé en fromages et le reste est collecté par Sodiaal. 

Des retrouvailles en deux temps

Né en 1979, soit quatre ans après sa sœur et cinq ans avant son frère, Guillaume Raveaud a été le premier à dégainer. S’il avait ce projet en tête, les choses sont allées plus vite que prévu. Le cadet venait d’obtenir son bac pro Conduite et gestion de l’entreprise agricole (CGEA) lorsque les voisins ont cessé leur activité. Il a donc repris les terres et le corps de ferme pour s’installer en Gaec avec sa mère en 2001. Une décennie plus tard, Thomas entrait en jeu. « J’ai anticipé le départ à la retraite de notre mère en suivant une formation adulte dès 2009, par l’intermédiaire du Fongecif, se souvient-il. À la base, je ne pensais pas devenir agriculteur. J’ai d’ailleurs obtenu un bac pro technicien d’usinage et j’ai exercé pendant cinq ans en usine comme tourneur-fraiseur, mais je ne m’y retrouvais plus. Or le métier a évolué et les conditions de travail ne sont plus celles d’autrefois. »

Pour Élodie, qui les a rejoints à 40 ans, le cheminement a été encore moins évident : « Pendant longtemps, je n’ai pas du tout eu pour but de m’installer. Nous n’avons pas vraiment grandi dans le monde agricole, nos parents sont arrivés ici en 1981. Au départ, notre père était ouvrier routier – certes pour un marchand de bestiaux – et ne s’est installé qu’à 31 ans après le départ en retraite de ses parents. » « D’ailleurs, on a des amis hors agriculture tous les trois », souligne Guillaume. Finalement, Thomas et lui ont intégré leur sœur à l’entreprise en 2015, pour une association gagnant-gagnant. « J’ai longtemps travaillé dans la restauration et cela ne me convenait plus, poursuit l’intéressée. C’était le moment, d’autant que ce n’était plus gérable à deux pour mes frères. Il fallait soit arrêter, soit embaucher. » 

Les tâches sont bien réparties

Près de neuf ans plus tard, les tâches sont parfaitement réparties. À Élodie la fabrication des fromages, qu’ils vendent à la ferme et à tour de rôle sur les marchés de Pouilly-sous-Charlieu, Charlieu et Paray-le-Monial. Thomas s’occupe des vaches laitières, tandis que Guillaume prend en charge le troupeau allaitant. « Chacun a son domaine, mais on s’entraide, que ce soit pour déplacer quelque chose de lourd ou aller récupérer les enfants de l’autre car notre métier offre une certaine autonomie, souligne la première, qui a contribué à la formalisation du cadre de travail. J’ai tout de suite dit que je ne voulais pas conduire le tracteur ni m’occuper des vaches. Il était important que les choses soient claires. »

Durant son stage installation, ils ont participé ensemble à la “journée Gaec” : « Des choses très intéressantes ont été dites, auxquelles on n’avait pas forcément pensé. Que ce soit pour gagner du temps et sur le fait de bien définir les rôles ou de réfléchir à l’organisation des vacances. » Un roulement s’est ainsi mis en place afin de s’absenter à tour de rôle deux semaines l’été. « La société évolue et ce changement de mentalité par rapport aux précédentes générations vient aussi du fait que Thomas et moi avons travaillé comme salarié et eu l’habitude d’avoir des congés », relève Élodie. 

« Tous les conseils n’étaient pas adaptés à notre situation, mais bien caler les choses est primordial », acquiesce Guillaume. Ils n’ont ainsi pas mis en place de tours de garde car « cela impliquait trop d’inconnues ». « Le dimanche matin, tout le monde travaille, entre les marchés et la traite, mais nous sommes libres ensuite grâce à la monotraite – comme le samedi après-midi en dehors de la traite du soir – et on arrive toujours à s’arranger si l’un de nous souhaite prendre un week-end. Cela fait un supplément de travail pour les deux autres, mais on sait le gérer », souligne celui qui, comme Thomas, pratique le football. 

Consciente de l’importance de la communication, la fratrie a un outil – un groupe Whatsapp – et un rituel : la pause café du matin.

L’importance de la communication

Se dire les choses et s’organiser exige une bonne communication, ce qui n’est pas forcément un réflexe dans le monde agricole, reconnaissent-ils. « C’est indispensable, insiste Guillaume. Lorsque les clients font un retour, bon ou mauvais, à l’un d’entre nous, celui-ci doit absolument prévenir les autres pour qu’ils ne soient pas surpris si ces mêmes personnes leur en reparlent. » Pour ce faire, la fratrie a un outil – un groupe Whatsapp – et un rituel qu’ils s’attachent à préserver : se retrouver chaque jour pour la pause café. « Autrement, on pourrait passer certaines journées sans se voir », indique Élodie.

À l’inverse, à travailler en famille, a-t-on encore plaisir à se retrouver sur son temps libre ? Chacun mène sa propre vie, avec son foyer, ses amis et ses loisirs, mais tous continuent à se retrouver pour fêter les anniversaires, Noël et en d’autres occasions. Des moments où la ferme n’est jamais au centre des discussions. « On ne parle pas boulot le week-end ! » certifie Guillaume. « Pour les conjoints, notre métier est déjà très prenant, donc si on continue à table… Et puis on a toujours des choses à se raconter », ajoute sa sœur. Qui rappelle que c’est ensemble qu’ils ont traversé le confinement en 2020. « Nous ne l’avons pas vécu comme la plupart des Français, explique-t-elle. Nous avons eu la chance de rester en famille, avec même la naissance du deuxième enfant de Thomas. Et puis nous avons pu accueillir nos amis et nos clients qui venaient acheter des fromages. »

Continuer à avancer

Le rendez-vous matinal constitue une autre bonne occasion d’échanger avant de prendre les grandes décisions. Comme sur le fait d’équiper les vaches de colliers de surveillance connectés ou la construction du nouveau bâtiment qui héberge les laitières, sorti de terre l’an dernier. « C’était prévu dès 2011, mais on a attendu car c’était un gros projet », renseigne Guillaume. Qui assure qu’aucune de leurs activités n’est privilégiée, chacune participant à l’évolution de l’ensemble. En l’occurrence, il s’agissait du seul atelier qui n’avait pas évolué depuis trois générations. « On a visité plusieurs bâtiments et sélectionné ce qui nous ferait gagner du temps, en passant notamment d’une traite à quatre postes à deux fois six, et des logettes sur caillebottis pour économiser la paille. Surtout, nous l’avons voulu modulable pour pouvoir évoluer à l’avenir si on le désire », détaille Thomas.

Comme l’illustre ce chantier, le Gaec a trouvé son rythme de croisière, mais continue d’avancer. « Notre père a toujours vu plus loin, on essaie de faire de même », signale le benjamin. La Ferme de la Roharie investit, par exemple, sur la plantation de miscanthus ou dans un camion puisque Guillaume, par ailleurs président de la Cuma locale, est aussi courtier en paille depuis 2011 et a passé son permis poids lourds. Des trois, il est le plus loquace autour de la table et semble moteur dans les orientations. « Je prends plus de décisions, confirme-t-il. Étant installé depuis plus de 20 ans, j’ai moins peur d’innover, d’investir. » « C’est plus difficile pour moi, je réfléchis encore en employée, acquiesce Élodie. Il a plus de recul sur l’évolution, ce qui peut ouvrir des portes dans le monde agricole, que j’ai moins côtoyé. » À l’heure de tourner la vidéo que vous pouvez retrouver sur les réseaux sociaux, c’est d’ailleurs le même Guillaume qui sera gentiment “désigné volontaire” par ses frère et sœur. 

Franck Talluto

Association

Ils ont envisagé tous les scénarios

Que souhaiter à la Ferme de la Roharie pour l’avenir ? « Que cela continue ainsi », répond en souriant Guillaume Raveaud. Élodie, son aînée, et Thomas, le benjamin, acquiescent. Ils ont quand même dû se préparer au pire. Dans le cadre du stage à l’installation qu’a suivi Élodie avant de s’associer avec ses frères en 2015, ils ont participé tous ensemble à la journée consacrée au Gaec. « Ce stage nous a imposé de réfléchir à une éventuelle scission, indique le cadet. Les choses sont claires, nous avons envisagé plusieurs scénarios et savons ce qu’il se passerait si on devait arriver à cette extrémité. » « Tout a été écrit noir sur blanc chez le notaire, ajoute sa sœur. Nous avons la chance de tous disposer d’une bouée de secours en cas de rupture ou de souci financier : Guillaume pourrait être routier, Thomas retourner à l’usine et moi dans la restauration. » « On connaît déjà ces vies, leurs avantages et leurs inconvénients », ajoute Guillaume en hochant la tête. N’y voyez pas du pessimisme, plutôt de la prévoyance. Le Gaec continue d’investir, de penser à l’avenir et pourrait ainsi accueillir un jour l’un des fils de Guillaume, âgé de 17 ans.

F.T.