Lecture à la campagne : une pratique en recul… ou sous contrainte ?
En 50 ans, la lecture de livres a reculé en France. Mais derrière cette tendance nationale se cachent de fortes disparités territoriales. En milieu rural, la question n’est peut-être pas tant celle du désintérêt pour la lecture que celle de l’accès au livre, des équipements culturels et du temps disponible.
Depuis les années 1970, la lecture a progressivement perdu du terrain dans les pratiques culturelles des Français. Les grandes enquêtes successives du ministère de la Culture, menées depuis plus de cinquante ans sur les pratiques culturelles, montrent une érosion continue du nombre de lecteurs réguliers. En 2018, 62 % des Français de 15 ans et plus déclaraient avoir lu au moins un livre dans l’année, contre plus de 70 % à la fin des années 1980 (source : ministère de la Culture, Pratiques culturelles des Français).
Derrière cette moyenne nationale se dessinent toutefois des réalités territoriales contrastées, en particulier entre villes et campagnes.
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Dans les années 1970 et 1980, la lecture en milieu rural est peu visible dans les statistiques. Non parce qu’elle serait absente, mais parce qu’elle s’exerce majoritairement hors des lieux institutionnels. Les travaux de sociologie de la lecture (La lecture en milieu rural : mythes et réalités, Enssib) montrent que, dans les campagnes, lire relève davantage de la sphère privée : livres conservés au domicile, presse quotidienne ou spécialisée, ouvrages techniques ou pratiques.
La lecture n’est alors pas toujours perçue comme un loisir culturel, mais comme une activité utile, transmise ou ponctuelle, en lien avec le quotidien professionnel et familial.
Démocratisation du livre, mais inégalités territoriales persistantes
À partir des années 1990, les politiques publiques de lecture se renforcent. Les bibliothèques départementales, les bibliobus puis les réseaux intercommunaux visent à améliorer l’accès au livre sur l’ensemble du territoire. Le nombre d’équipements progresse, mais de manière inégale.
Aujourd’hui encore, l’accès à une bibliothèque reste plus limité en zone rurale. Environ 66 % des habitants des territoires ruraux disposent d’une bibliothèque dans leur commune, contre près de 90 % en zone urbaine selon l’Atlas des bibliothèques du ministère de la Culture et l’Insee. À cela s’ajoutent des horaires d’ouverture souvent restreints, qui limitent la fréquentation des actifs.
Depuis les années 2010, les enquêtes confirment un recul de la lecture de livres. Le Centre national du livre (CNL) indique que la part de lecteurs réguliers diminue et que le temps quotidien consacré à la lecture recule, malgré un attachement déclaré au livre (Les Français et la lecture, baromètres 2015-2025).
En milieu rural, cette tendance s’inscrit dans un contexte déjà contraint. Moins d’équipements de proximité, déplacements nécessaires, horaires peu compatibles avec certaines professions : autant de facteurs qui interrogent la portée réelle des chiffres nationaux. La baisse observée reflète-t-elle un désintérêt pour la lecture ou une difficulté accrue à la pratiquer ?
Écrans, temps disponible et nouveaux formats
Comme l’ensemble de la population, les habitants des campagnes sont confrontés à la montée en puissance des écrans. Comme le révèle l’enquête sur les pratiques culturelles réalisée par le ministère de la Culture du début des années 1970 à la fin de la décennie 2010, le temps consacré aux loisirs numériques progresse, au détriment des pratiques culturelles traditionnelles.
En milieu agricole, les contraintes de temps pèsent particulièrement. Journées longues, saisonnalité du travail et fatigue réduisent les plages de lecture. Les formats numériques et audio apparaissent comme des alternatives, notamment pour contourner l’éloignement géographique, mais leur usage reste dépendant de la qualité des infrastructures numériques.
Les enquêtes montrent que la lecture n’a pas disparu des campagnes. Elle prend simplement des formes moins visibles et moins reconnues comme loisirs culturels : presse professionnelle, lecture utilitaire, lectures fragmentées, concentrées sur certaines périodes de l’année.
Dans ce contexte, les initiatives nationales comme la Nuit de la Lecture, portées par le ministère de la Culture, participent à redonner une visibilité collective à une pratique qui, en milieu rural, reste bien présente mais fortement conditionnée par l’accès et l’organisation du territoire.